Législatives en Ukraine : la force des images

J’aime bien suivre la politique ukrainienne. Pour de bien mauvaises raisons. En effet, j’aime suivre les tribulations des personnages tellement typés et symboliques qui jouent dans ce feuilleton politique passionnant que vit l’ancienne république soviétique.
Peu de gens sont d’accord avec moi, mais je crois que la politique est essentiellement affaire d’émotions et non d’idéologies, ce qui est peut-être malheureux. Le leader doit entrer en synergie avec son peuple. Il ne s’agit pas d’une affaire de faiseurs d’images et de « spin doctors » : plus souvent qu’autrement, ce sont les événements qui font les hommes (et les femmes!) et changer l’image d’un politicien est une chose excessivement difficile, comme l’expérimente douloureusement Stéphane Dion ces jours-ci.
Pour revenir à l’Ukraine donc, sa politique est vraiment intéressante à suivre car elle a suivit parfaitement le schéma de construction d’un héros mythique, théorie que je vous avais déjà présenté sur ce blogue. Avant de vous expliquer précisément où je veux en venir, je vous fais une bien modeste présentation de l’histoire contemporaine de l’Ukraine avec un petit coup de main de la part de mon ami Wikipédia.
Royaume millénaire, l’Ukraine a connu à travers son histoire différents degrés d’intégrations à l’ensemble russe, de l’époque où les « Princes de Kiev » régnaient sur « toutes les Russies » jusqu’à l’époque impériale. Autour de 1920, elle est envahie par l’Armée rouge et jointe à l’URSS. Elle devient alors un centre industriel important en même temps que l’on cherche à assimiler définitivement les ukrainiens aux russes. C’est toute l’histoire ukrainienne en fait : doit-on se tourner vers l’Europe ou vers la Russie ? Il n’est pas étonnant donc que la vie politique de ce pays soit cadencée par l’opposition entre pro-occidentaux et pro-russes depuis l’indépendance définitive de l’Ukraine en 1991.
Ce qui nous ramène à l’élection présidentielle de 2004. Le bloc pro-russe (dirigé par le Parti des Régions, en bleu) est au pouvoir. Le président sortant se nomme Léonid Koutchma et est un proche de Vladimir Poutine. Son premier ministre, Viktor Ianoukovitch, est candidat pour lui succéder. Face à lui, se trouve le libéral et pro-occidental Viktor Iouchtchenko (Parti Notre Ukraine, en orange). Celui-ci se démarque par un discours basé sur le contact direct avec les gens où il promet de lutter contre la corruption et de libérer l’Ukraine du contrôle du Kremlin. Charismatique, il est très populaire et se dirige vers la victoire.
C’est là où l’histoire devient fascinante. Quelques semaines avant l’élection, Iouchtchenko est empoisonné à la dopamine, dans la plus pure tradition russe. Il survit à cette attaque mais s’en retrouve irrémédiablement diminué et enlaidie par les crevasses que le poison a laissée sur son visage, ce qui est fort fâcheux quand on mise sur son charisme pour se faire élire, vous en conviendrez.
La campagne présidentielle finit par se rendre au second tour. Les sondages à la sortie des urnes (habituellement très fiables) donnent Iouchtchenko gagnant par 11%. Les oranges sont en liesse. Mais voilà : les résultats officiels annoncent la victoire du bleu Ianoukovitch en même temps que les observateurs étrangers dénoncent de multiples irrégularités dans l’organisation du scrutin et du dépouillement. C’est alors que commence la Révolution Orange.
Chaque soir, des milliers d’Ukrainiens en colère se réunissent à Kiev, la capitale, pour réclamer la tenue d’un nouveau tour de vote. Les images sont superbes : il fait nuit, Iouchtchenko, un foulard orange autour du cou, harangue la foule, de la buée sort de sa bouche parce qu’il fait froid (on est en décembre en Ukraine…), à la Place de l’Indépendance en plus. Non mais, vous trouvez pas ça beau vous ? Il est rejoint sur scène par son adversaire du premier tour, la conservatrice Ioulia Tymochenko, superbe petite femme à qui ses cheveux nattés donne l’air d’une fée ukrainienne. La coalition orange est en marche, l’Occident s’émeut et quelques temps plus tard, après moult péripéties devant la cour suprême et sous les pressions internationales, la tenue d’un nouveau tour est organisée, sous forte présence d’observateurs internationaux. Il est remporté par Viktor Iouchtchenko qui devient président.
C’est drôle quand même l’influence qu’a eu cette élection sur notre propre politique. Suffit de regarder un congrès politique et de voir la quantité de bolos qui se promene avec un foulard de couleur dans le cou pour marquer leur appartenance à un camp. Je me rappelle avec amusement un groupe de jeunes du PQ qui s’étaient mis à arborer un carré orange pour marquer leur volonté de prendre leur place dans le parti. « Attention, leur disais-je, c’est quand même à une révolution de droite que vous vous associez…»
Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit : un mouvement populaire de droite. Un mouvement pour le respect de la démocratie, certes, mais une récupération populiste qui sert des idées de droite. Ce qui me fait dire à la gauche : vous voyez, il arrive que la droite soit dans son bon droit et que ce soit elle arrive le mieux à incarner les aspirations du peuple. Ce qui me fait dire à la droite aussi : attention, il arrive que quand on promet le changement à tous crins et la liberté pour tous, le réveil soit brutal et le prix à payer élevé.
En effet, trois ans plus tard, la coalition orange a éclaté. Neuf mois après son élection le président Iouchtchenko limogeait sa Première ministre Tymochenko à cause de mésententes irréconciliable dans la conduite du gouvernement, comme quoi l’équation entre libéralisme économique et conservatisme politique ne fonctionne pas à tous coups. Plus tard, « Notre Ukraine » se faisait ramasser aux législatives par les bleus de Ianoukovitch, avec qui il sera obligé de composer comme nouveau chef du gouvernement. C’est que le président n’a pas réussi à enrayer la corruption, les membres de son parti ont été accusés d’en bénéficier, l’abondance pour tous n’est pas survenue, la condition des gens ne s’est pas améliorée et les Ukrainiens sont en colère, encore. Et aujourd’hui, ils votent et le président en est réduit à espérer une victoire de Tymochenko pour sortir du cul de sac où se trouve sa présidence. Moralité pour les gens de droite donc : quand vous promettez « la révolution du bon sens », organisez vous donc pour réaliser vos engagements, sinon vous risquez de trouver le temps excessivement long.
C’est donc une histoire riche en enseignement que celle de l’Ukraine contemporaine. Mais surtout, quelles superbes images : Viktor Iouchtchenko en héros christique marqué dans sa chair, son alter ego (ils ont le même prénom en plus) Ianoukovitch en sinistre valet du Kremlin, la figure obscure de Leonid Koutchma, Vladimir Poutine qui se profile en arrière tel un empereur fantomatique et la lumineuse Ioulia Tymochenko avec ses nattes à la princesse Leïa. Très intéressants sur le plan cosmétique donc et riche en enseignement sur le plan politique. Nos politiciens devraient s’en inspirer.
« M. Dion ? Qu’est-ce que vous faites ? Non, lâchez cette bouteille ! Non ! Ne buvez pas ça ! C’est du poison !!! »
Mise à jour, 18h00 : Selon les sondages "sorties des urnes", le Parti des régions du Premier ministre Ianoukovitch arrive en tête avec 35% des voix, avec 30% pour le Bloc Tymochenko. "Notre Ukraine", le parti présidentiel, recueille quant à lui à peine 15% des suffrages. Il s'agit toutefois d'une victoire pour le président Iouchtchenko : Tymochenko a annoncé son intention de diriger un gouvernement issue de la coalition orange (qui cumule plus de 45% du vote), plus forte au parlement que la coalition bleue, composée du Parti des Régions et des communistes (40%).



