C'est le problème fondateur de ce pays et, logiquement, un des contentieux majeurs qui animent sa vie politique.
En effet, il y a 25 ans aujourd'hui le Canada était refondé par l'adoption d'un document constitutionnel qui ajoutait au vieux partage des compétences une charte des droits et libertés et une formule d'amendement.
L'ennui, c'est qu'on ne peut former une nation forte autour d'un document qui a pour premier effet d'exalter les différences de chacun.
Car c'est ainsi que le Canada se perçoit. Une communauté d'individus sans appartenance nationale commune. Le premier pays post-moderne comme l'a déjà dit Paul Martin. Ou, comme le défendait Michael Ignatieff alors qu'il était universitaire, la seule chose que tout les Canadiens ont en commun : des droits.
Soyons clairs : la protection des droits individuels dans nos sociétés est un gage de modernité. Depuis le siècle des lumières, les principes du libéralisme sont le fondement de toutes démocraties dignes de ce nom. Cela étant dit, une charte des droits et libertés ne constitue pas, en elle-même, un projet de société. Le problème c'est que, au Canada, c'est ce qu'on a essayé d'en faire.
Le résultat ? Un patchwork. Une mosaïque de culture, comme l'exaltait Grégory Charles lorsqu'il animait l'odieux "Culture Choc", émission de propagande hyper-subventionnée où de jeunes "Canadiens-Français" (qui eux, n'avaient en commun que leur piètre maîtrise de la langue) se promenaient d'un océan à l'autre pour découvrir la richesse du Canada francophone, jusque dans les provinces où il n'existe plus ! (Pour mémoire, cette émission avait en plus, Ô sacrilège, été programmée pour remplacer l'excellente "Course destination monde". Radio-Canada portera à jamais la responsabilité de cet acte ! Mais bon, je m'égare...)
Le résultat de cet angélisme multiculturel ? Tues, les conditions tiers-mondistes dans lesquelles sont confinés la plupart des autochtones du Canada. Oubliées, les dernières communautés francophones de Saskatchewan ou du Manitoba où aucune personne maîtrisant la langue française et honnête intelectuellement ne viendra dire que c'est bien le français, la langue maternelle des gens qui y vivent. Et surtout, folklorisé, aux yeux du Canada-Anglais, le fait que la majorité du plus gros foyer francophone de ce pays ait indiqué sa volonté de quitter la confédération.
Cette charte aura coupé le Canada de ce qu'il aurait pu être. Mais, plus grave encore, elle aura traumatisée même ceux qui souhaitent en sortir.
Et c'est d'ailleurs un de ses plus grands succès ! Tétanisés par la peur d'être qualifiés de passéistes ou de rascistes par leurs ennemis, les souverainistes ont complètement javelisé leur discours et intégré le chartisme trudeauïste dans leur pensée : refus d'inscrire le projet indépendantiste dans une continuité historique, abandon des thèmes de la langue et de l'identité - lesquels seront habilement et démagogiquement repris par Mario Dumont -, démission dans leur rôle sacré de défendre l'identité québécoise face aux attaques extérieures (Jan Wong) ou intérieures (accommodements raisonnables).
Et le pire dans tout ça, c'est que cette transformation n'aura fait que nous éloigner davantage de ceux que l'on cherchait à rejoindre, c'est-à-dire les Québécois issus de l'immigration. Eux-mêmes très majoritairement opposés aux accommodements raisonnables, auront eu raison de demeurer de glace devant la proposition péquiste de réaliser la souveraineté pour voir émerger un Québec pacifiste, écologiste, pluraliste, féministe et altermondialiste, puisque, à leurs yeux, celui-ci se réalise déjà très bien à l'intérieur du Canada !
En outre, le crime des souverainistes aura été encore plus grands : en embrassant le chartisme comme fondement de leur discours ils auront, au même titre que le ministère canadien de l'immigration, envoyé le message que, au Québec, il n'y a pas vraiment de culture commune et que chacun peut y vivre selon les valeurs qui lui semblent bonnes.
Les accommodements raisonnables ? Des petits malentendus, tout au plus. Voyons donc, l'égalité entre les sexes, ça ne fait pas partie de notre identité, c'est quelque chose de technique, un droit qui s'interprète concurremment à d'autres et blablabla... Il n'y a pas que le débat politique qui s'est transporté devant les tribunaux finalement. Le langage juridique, lui, s'est transporté dans la politique. Et on s'étonne que les gens trouvent ça inintéressants...
À quelque chose, malheur est bon : les Québécois, dans leur sagesse, auront au moins envoyé le message à leurs élites que la vision de la société qui leur était imposée ne leur convenait pas. Dans leur réaction épidermique aux accommodements raisonnables, dans leur adhésion spontanée à l'ADQ, ils rappellent à notre classe politique la chose suivante : une société forte est d'abord construite sur des valeurs partagées. Nul ne remettrait en question, en 2007, les acquis d'une démocratie libérale et l'importance des textes législatifs qui l'instituent.
L'ennui, c'est que les droits individuels ne sauraient constituer un ciment solide pour une communauté politique. Au contraire, c'est la division, la fragmentation et la ghettoïsation que les amants du multiculturalisme récolterons. Et comptons nous bien chanceux, car ce sont la xénophobie et la violence qui ont plutôt montrés leur odieux rictus dans d'autres pays occidentaux:
Encore que... peut-on être sûr que nous sommes à l'abris de ces fléaux aussi ?